La flexisécurité, nouvel eldorado économique ?

LA FLEXISÉCURITÉ EST DEVENUE LA PIERRE ANGULAIRE DE LA POLITIQUE ÉCONOMIQUE VOULUE PAR EMMANUEL MACRON. MAIS LA TRANSPOSITION EN FRANCE DU MODÈLE SCANDINAVE EST LOIN D’ALLER DE SOI… La flexisécurité, néologisme construit avec les mots flexibilité et sécurité, désigne une forme d’organisation du marché du travail qui cherche à concilier la flexibilité souhaitée par les […]


» Publié dans le numéro 1821 par

Vous devez être connectés pour visualiser cet article

LA FLEXISÉCURITÉ EST DEVENUE LA PIERRE ANGULAIRE DE LA POLITIQUE ÉCONOMIQUE VOULUE PAR EMMANUEL MACRON. MAIS LA TRANSPOSITION EN FRANCE DU MODÈLE SCANDINAVE EST LOIN D’ALLER DE SOI…

La flexisécurité, néologisme construit avec les mots flexibilité et sécurité, désigne une forme d’organisation du marché du travail qui cherche à concilier la flexibilité souhaitée par les employeurs avec la sécurité désirée par les travailleurs, en associant faible protection des emplois et soutien au retour à l’emploi des chômeurs. Présenté ainsi, rien d’étonnant à ce que ce concept soit devenu, au fil des ans, l’idéal vers lequel souhaitent tendre non seulement les gouvernements nationaux, mais aussi les grandes organisations internationales.

FLEXISÉCURITÉ ET DYNAMIQUE SCHUMPÉTÉRIENNE

La dynamique schumpétérienne prend appui sur le concept de destruction créatrice, selon lequel l’innovation détruit certes des pans entiers de l’économie, mais au profit de la création de nouveaux secteurs dynamiques et plus productifs, au sein desquels l’emploi se développera. La flexisécurité est alors vue comme le moyen d’accompagner cette mutation considérée comme inéluctable, en supprimant tout obstacle à la transformation des entreprises et de l’emploi, c’est-à- dire en abandonnant les secteurs en déclin, tout en aidant à la création d’emplois dans les nouveaux secteurs de l’économie. Ce faisant, il ne faut pas négliger que les emplois détruits ne sont pas nécessairement recréés en nombre égal dans les nouveaux secteurs d’activité. De plus, les qualifications n’étant pas les mêmes, rien n’assure le «déversement» d’un secteur à l’autre pour reprendre une expression popularisée par l’économiste Alfred Sauvy, quand bien même serait menée une politique de formation professionnelle. Quant aux salaires, on peut s’attendre à un ajustement à la baisse et à l’émergence de contrats de travail bien plus précaires, à l’instar de l’extension prévue des contrats de chantier, en France.

LE MODÈLE DANOIS

L’archétype de la flexisécurité est le modèle économique danois, qui, pour faire face à un taux de chômage élevé a associé, au début des années 1990, deux éléments. D’une part, un versant flexibilité via une facilitation des embauches/licenciements et un effacement de la frontière entre contrats à durée déterminée (CDD) et contrats à durée indéterminée (CDI). D’autre part, un versant sécurité, qui passe par des indemnités de chômage généreuses – mais plafonnées à un niveau bien plus bas qu’en France et limitées à 24 mois – en contrepartie d’un suivi pointilleux des chômeurs, contraints de remettre à niveau leurs compé- tences et d’accepter au bout de quelques mois un emploi, même s’il ne correspond pas à leur recherche ou qualification. Cette réorganisation du marché du travail n’a été possible qu’en raison d’un dialogue social apaisé entre syndicats et patronat. Au surplus, la mise en place de la flexisécurité au Danemark n’aurait pu être possible sans le haut degré de consentement à l’impôt, puisque l’État danois a pris à sa charge les politiques de l’emploi et d’accompagnement des chômeurs, le tout pour 1,9 % du PIB, contre environ 0,5 %, en moyenne, au sein des pays de l’OCDE… Au total, le taux de prélèvements obligatoires tutoie les 45  % du PIB au Danemark ! Mais avec un résultat conséquent : le taux de chômage est passé de 12 % dans les années 1990 à moins de 4 % avant la crise de 2008 !

LE JOBS ACT EN ITALIE

Fin 2014, Matteo Renzi, alors Premier ministre, avait réformé le marché du travail (Jobs Act) italien, en mettant en œuvre une forme de flexisécurité  basée, entre autres, sur la création d’un CDI à protection croissante avec une période d’essai de trois ans. Or, même s’il est peut-être un peu tôt pour en tirer un bilan définitif, le moins que l’on puisse dire est que cette réforme semble avoir fait long feu. En effet, bien que l’Italie se soit remise à créer des emplois, entre  2015 et  2016, le taux de chô- mage a hélas augmenté, probablement sous l’effet de la réduction de l’exonération de cotisations sociales offerte pour inciter à utiliser ce nouveau CDI. Quant aux embauches en CDD, elles ne semblent pas vouloir refluer et les stages sont en passe de devenir une vraie forme de contrat de travail, même chez les plus de 40 ans… Depuis quelque temps, même au Danemark et aux Pays-Bas, de plus en plus de voix autorisées remettent en cause l’efficacité de la flexisécurité, trop concentrée sur le volet flexibilité, plus facile à mettre en œuvre que celui de la sécurité. Dès lors, il n’est pas certain que s’inspirer de ces modèles soit la meilleure idée pour réformer le marché du travail fran- çais : la transposition du modèle danois sera une véritable gageure au vu de l’état du dialogue social dans notre pays…