«Les femmes toujours sous-représentées dans les conseils d’administration.»

Françoise Savés décrypte les résultats de l’étude commandée par l’AFECA, association des femmes experts-comptables qu’elle préside. Réalisé en partenariat avec Telescop, ce travail porte sur l’évolution de la place des femmes dans les conseils d’administration et les comités des conseils après l’entrée en vigueur du seuil des 40 % fixé par la loi Copé-Zimmermann. Pourquoi […]


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Françoise Savés décrypte les résultats de l’étude commandée par l’AFECA, association des femmes experts-comptables qu’elle préside. Réalisé en partenariat avec Telescop, ce travail porte sur l’évolution de la place des femmes dans les conseils d’administration et les comités des conseils après l’entrée en vigueur du seuil des 40 % fixé par la loi Copé-Zimmermann.

Pourquoi avoir commandé cette étude ?

On arrive à l’issue d’une période de plus de cinq ans et l’on constate que le quota légal imposé dans les conseils d’administration (CA) n’est toujours pas atteint. L’objectif est donc de sensibiliser l’opinion afin de poursuivre l’évolution de la parité et de pousser les pouvoirs publics à mettre en œuvre «le service après-loi», c’est-à-dire les moyens pour contrôler et sanctionner les sociétés qui ne jouent pas le jeu. Il faut aussi savoir utiliser la pression médiatique pour atteindre ses objectifs. L’International Women Forum France a lancé l’an dernier, à l’occasion du salon Planète PME, une grande campagne de vaccination au «Paritol», parrainée par le médecin Michel Cymes, pour sensibiliser l’opinion avec humour sur le déficit de parité au sein des CA.

Pour le moment, nous constatons qu’il y a réellement une attente et un engouement pour les résultats que nous communiquons parce qu’ils sortent de ce qui a été dit jusqu’à présent sur la parité dans les CA, qui ne traitait que du SBF 120. On me sollicite d’ailleurs pour sortir un palmarès nominatif. C’est envisageable car cela pourrait contribuer à faire progresser la démarche. Les entreprises sont sensibles à la communication médiatique de leurs indicateurs non financiers. C’est un sujet compliqué sur lequel on ne peut avancer que pas à pas, les femmes le savent ! Ce qui est certain, c’est que nous sommes en train de faire bouger les lignes, et nous avons l’intention de nous faire entendre.

À partir de quand vous êtes-vous emparée du sujet ?

L’association a été créée suite à l’adoption de la loi Copé-Zimmermann dès 2011, les experts-comptables étant bien placés comme conseils d’entreprises. Le but est de fédérer les femmes de la profession pour qu’elles agissent dans les entreprises sur la parité dans les CA, en tant que conseils mais aussi en tant que candidates.

Depuis combien de temps réalisez-vous cette étude ?

Depuis 2014. Aujourd’hui, nous avons quatre éditions d’une étude publiée tous les ans au mois de juin et qui suit le même procédé, ce qui veut dire que les comparaisons sont possibles d’une année sur l’autre et que l’évolution est assise sur une base commune. Concernant la méthode, nous analysons 625 sociétés, c’est- à-dire toutes les entreprises cotées ainsi que les sociétés du marché Alternext, ce qui représente un total de 16 000 membres de conseils et de comités.

Que pensez-vous des résultats ?

Disons que ce qui saute aux yeux est que l’objectif de 40 % de femmes n’est pas atteint globalement. On parle beaucoup dans les médias, depuis janvier, du CAC 40 qui est un bon élève qui respecte les quotas – ce qui est vrai – mais plus globalement force est de constater qu’en juin, alors que toutes les nominations des assemblées générales étaient faites, il manquait 493 administratrices pour atteindre le quota. Seules les grandes sociétés ont fait des efforts car elles sont extrêmement médiatisées et doivent donner l’exemple. Cependant, nous ne pouvons nier qu’il y a une bonne progression. La règle des quotas est efficace. La question est de savoir si on se satisfait de cette étape. Ma réponse est non, car 2017 n’est pas n’importe quelle année  : les entreprises devraient atteindre le quota fixé par le législateur. L’étude montre que si le CAC 40 tire vers le haut le pourcentage de femmes dans les conseils d’administration, on se rend compte que plus on descend la cote et moins on est près du but. Par exemple, sur le compartiment C (small caps), nous ne sommes qu’à 28,34 % d’administratrices sur les 194 sociétés analysées. De même, il manque 113 femmes sur le compartiment A. Ce qui pose un véritable problème car le législateur a prévu une forte baisse des seuils de chiffre d’affaires et de salariés à horizon 2020 pour tomber sous le coup de la loi. Bien sûr qu’il y a une progression, car en 2011 la plupart des sociétés étaient entre 10 et 12 % de part d’administratrices, mais ce n’est pas suffisant, même si les nominations de femmes sont en hausse. Cette année, 56 % des nominations étaient féminines, mais ça aurait dû être 100 %, puisque le quota n’est toujours pas atteint !

Que faut-il en retenir ?

Si on voit une progression de la représentation des femmes, et de femmes plus jeunes ce qui rajeunit les conseils, cette progression est moins forte dans les comités dits stratégiques comme ceux de rémunération ou de nomination. On trouve les femmes majoritairement dans les comités d’éthique et de risque. Les femmes sont également très peu nombreuses à accéder à la présidence du conseil. Il y a donc encore du travail.

L’imposition de quotas est-elle inévitable et efficace ?

Nous avons besoin d’un cadre légal avec des quotas fixés, sans quoi cela ne fonctionne pas. J’étais contre les quotas quand j’étais plus jeune parce que je pensais que les choses évolueraient plus naturellement mais force est de constater que sans les quotas cela ne marche pas. Avec les quotas, on progresse lentement mais on progresse.

Quelles sont les sanctions et qui va contrôler les sociétés ?

Les sanctions sont théoriquement applicables depuis janvier 2017. Elles sont relativement sévères  : gel des jetons de présence de l’ensemble des administrateurs et annulation des nouvelles nominations d’administrateurs. Reste à définir par qui et comment sera effectué le contrôle car cela n’est pas précisé dans la loi. En effet, la loi n’a pas prévu d’organe de contrôle ad hoc. À mon sens, il faut regarder du côté de ce qui existe aujourd’hui en termes de contrôle de la gouvernance d’entreprise  : les commissaires aux comptes, les auditeurs internes et les compliance officers. Je dois prochainement rencontrer le président de la Compagnie nationale des commissaires aux comptes, c’est donc un sujet que j’aborderai avec lui. La profession pourrait être force de proposition auprès du H3C et du législateur. Pourquoi ne pas intégrer le contrôle de ce quota dans les diligences des commissaires aux comptes ?

Quelles sont les causes de l’absence de parité ?

Il y a de faux arguments comme l’absence de candidates, la difficulté à trouver des femmes qui s’impliquent ou qui osent. En réalité, c’est la gouvernance d’entreprise et le leadership qui posent problème car le standard est uniquement masculin. On est confronté tous les jours à cette problématique. Par exemple, notre profession d’expert-comptable, comme beaucoup d’autres, est très masculine au niveau du top management. À la base, il y a majoritairement des femmes, mais dès que vous montez dans la hiérarchie, vous ne trouvez plus que des hommes.

Quelles actions concrètes menez-vous ?

Avec l’AFECA, nous travaillons sur le standard féminin du leadership et sur la capacité à affirmer son ambition pour celles qui veulent occuper des postes de haute responsabilité. Nous proposons ainsi des formations axées sur le management, la gouvernance d’entreprise, le développement de son assurance personnelle et de son leadership. Les experts-comptables ont un bon profil pour se présenter en tant qu’administratrice indépendante des sociétés. Leur compétence technique de haut niveau, l’éclectisme de leurs missions et leur ambition sont des très forts atouts.

Y a-t-il un grand pourcentage de vos adhérentes au sein de CA aujourd’hui ? Pas assez. Il y a quand même certaines femmes investies dans les conseils d’administration mais il y a plus de candidates que de postes pourvus, même si encore une fois, la progression est réelle.