Le chant du cygne de l’industrie allemande

L’industrie automobile allemande s’enlise et le reste de l’industrie à l’avenant. Loin d’être un phénomène conjoncturel, c’est peut-être tout le modèle économique du pays qui vient d’entrer en crise…Éclairage. Au début du mois de septembre, s’est tenu à Francfort le grand salon allemand de l’automobile. Signe des temps, cette édition fut marquée par l’absence de […]

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L’industrie automobile allemande s’enlise et le reste de l’industrie à l’avenant. Loin d’être un phénomène conjoncturel, c’est peut-être tout le modèle économique du pays qui vient d’entrer en crise…Éclairage.

Au début du mois de septembre, s’est tenu à Francfort le grand salon allemand de l’automobile. Signe des temps, cette édition fut marquée par l’absence de nombreux constructeurs internationaux à l’instar de Toyota, General Motors, Fiat Chrysler, Renault Nissan, etc. C’est que malgré les dénégations de certains membres du gouvernement d’outre-Rhin, l’industrie allemande – et en particulier l’automobile -, subit de plein fouet des vents contraires.

 L’industrie se contracte

L’Allemagne a construit sa notoriété à l’export en misant sur la dimension qualité (Deutsche Qualität) de sa production industrielle dans l’automobile, les biens d’équipement, la chimie, etc. Cette compétitivité hors-prix a permis au pays de connaître une croissance forte durant la dernière décennie, tirée essentiellement par ses exportations. Mais ce modèle a buté sur des changements structurels de l’économie mondiale. Tout d’abord, après avoir connu un infléchissement de croissance après la crise de 2008, la production manufacturière mondiale stagne désormais, ce qui n’est que la traduction du passage à une économie de services. Dans ce contexte mondial de moins en moins porteur pour l’industrie, les entreprises allemandes font donc face à une baisse de la demande, qui se traduit, depuis quelque temps, par des réductions temporaires de la durée du travail et des salaires, dans le cadre d’accords de chômage partiel. Le secteur de l’automobile, constructeurs et équipementiers, est de ce point de vue le plus touché (Continental, Schaeffler, Opel, FEV, etc). En outre, les nouvelles normes environnementales, qui visent notamment à une réduction drastique des émissions de C02, conduisent les constructeurs automobiles à une transition à marche forcée vers les modèles électriques. Or, même si la France et l’Allemagne ont décidé récemment de se lancer dans la course à la fabrication de batteries électriques, avec l’annonce d’un projet de consortium, les pays asiatiques font indubitablement la course en tête, avec dix ans d’avance ! Si l’on ajoute à ces raisons structurelles l’incertitude sur le Brexit, les menaces que Donald Trump fait peser sur les exportations automobiles allemandes et les amendes record des constructeurs (Daimler, Volkswagen…) dans l’affaire de fraude concernant les émissions de CO2 des véhicules diesel, c’est peu dire que l’industrie allemande est entrée dans un trou d’air, qui, hélas, laisse entrevoir un recul prononcé de la production industrielle et partant, de l’emploi en Allemagne.

 Au bord de la récession

Bien entendu, lorsqu’un secteur clé comme l’automobile se met à caler, c’est toute l’économie d’un pays qui souffre. L’Allemagne, longtemps vue comme la locomotive de l’Europe, est donc désormais à la traîne avec une croissance très faible depuis quelques trimestres et des indicateurs cycliques en net recul, faisant craindre une récession. Mais derrière ces chiffres se cachent aussi, en réalité, des choix malheureux opérés par les gouvernements successifs. En premier lieu, au mitan des années 2000, le chancelier Gerhard Schröder choisit d’adosser la croissance allemande au commerce extérieur, en flexibilisant à outrance les emplois dans les services et en abaissant les coûts salariaux (réformes Hartz), afin de gagner en compétitivité prix à l’export pour les produits industriels. Tant et si bien, que cette désinflation compétitive, interdite par les traités européens, aura fait de l’Allemagne le premier exportateur mondial au prix d’un sous-investissement chronique dans le pays… Autrement dit, le taux d’épargne de la nation a tendanciellement crû depuis deux décennies, avec d’un côté la recherche de l’équilibre budgétaire pour les finances publiques (politique dite du schwarze Null) et de l’autre, des ménages qui ont augmenté leur taux d’épargne en réaction à la baisse des taux d’intérêt, ce que l’on appelle un effet de revenu. Hélas, ces fonds ne sont plus prêtés aux autres pays de la zone euro, mais au reste du monde en particulier aux États-Unis ! Ainsi, paradoxalement, alors que l’épargne est abondante et les taux d’intérêt négatifs sur toutes les maturités jusqu’à 30 ans (sic !), l’Allemagne souffre d’une insuffisance chronique d’investissements publics et productifs. Les infrastructures en pâtissent et le développement de l’industrie du futur s’enlise. D’où la stagnation de la productivité qui, conjuguée au manque de main-d’œuvre qualifiée et au vieillissement de la population, pèse lourdement sur la croissance potentielle du pays. Mais au-delà de l’industrie, c’est peut-être tout le modèle économique allemand qui est entré en crise !