Geoffroy Roux de Bézieux, président du Medef : «Il faut déminer le débat sur les retraites»

«La réforme n’est pas finançable sans une mesure d’âge», assure Geoffroy Roux de Bézieux, président du Medef

De passage en Savoie, le président du Medef s’explique sur le dossier des retraites et présente ses autres priorités.

Le gouvernement ne pouvait-il pas faire l’économie du long conflit autour de sa réforme des retraites ?

Nous n’étions pas demandeur d’une réforme aussi profonde. Nous proposions de fondre les 42 régimes actuels en trois : pour les indépendants, pour les salariés du privé, et pour les fonctionnaires. En respectant deux principes : l’équilibre financier, et pas de hausse du coût du travail. Cela dit, la vrai question est de savoir si le système par répartition, créé à la sortie de la guerre, peut perdurer avec une démographie qui n’est pas la même. Je rappelle qu’on ne cotise pas pour sa retraite, mais pour celle des autres. C’est le principe de la répartition. En 1945, quatre actifs cotisaient pour un retraité. C’est 1,7 actif aujourd’hui, ce sera 1,4 actif en 2040. Il fallait une réforme.

Pourquoi ne pas augmenter les salaires ?

Nous l’annoncions depuis des années : baisser le coût du travail allait permettre de créer des emplois. Il y a cinq ans, avec le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), le coût du travail a baissé. Cinq ans plus tard, nous avons créé un million d’emplois. Nous avons bien sûr bénéficié d’une conjoncture favorable, mais la démonstration est faite. Qu’on ne vienne pas me dire que les patrons ne jouent pas le jeu. Dans le privé, les salaires ont augmenté en moyenne de 1,9 % en 2019, pour une inflation à 0,7 %. En début d’année, nous avons versé 2,3 milliards d’euros de «prime patrons» (je préfère ce terme à celui de prime Macron…) à nos salariés. S’il y a un problème de salaires dans ce pays, il n’est pas dans le privé mais bien dans le public.

Il faut travailler plus longtemps, alors ?

La réforme n’est pas finançable sans une mesure d’âge. On peut peut-être introduire une dose d’individualisation, mieux prendre en compte certaines trajectoires. Mais la réalité, et je comprends qu’elle soit difficile à entendre, c’est que la démographie nous oblige tous à travailler plus. Je regrette que le gouvernement ne soit pas parvenu à expliquer sa réforme, c’est-à-dire les faiblesses du système actuel. La réalité d’aujourd’hui, c’est que dans le privé, un tiers des gens, souvent des femmes, liquident leur retraite entre 64 et 67 ans. La réforme leur permettra de partir avant, parce qu’elle prend mieux en compte ces carrières hachées.

Le système à points fait peur…

Oui, c’est le slogan de la CGT : «Retraite à points, retraite en moins.» Sauf que le régime complémentaire Agirc-Arrco est un système à points qui fonctionne bien depuis l’après-guerre. Il est équilibré et les retraites servies n’ont pas baissé !

Vous comprenez les blocages actuels ?

Je comprends qu’il y ait des oppositions et des débats, mais pas des actes de violence et d’intimidation. J’ai visité ce matin un industriel qui attend des pièces bloquées au port de Marseille. Ce n’est pas normal.

Comment jugez-vous la conjoncture en ce début d’année ?

Notre pays ne se porte pas si mal. Je l’ai dit, les salaires ont augmenté. Nous avons obtenu des baisses d’impôt, et la situation économique globale est plutôt favorable.

Tensions Chine-États-Unis, réchauffement climatique… certains craignent pourtant un ralentissement, voire une récession ?

On pouvait craindre effectivement une très grosse récession mondiale, au moins à court terme. Ce n’est pas ce qu’on voit, mais c’est vrai que nous sommes confrontés à des défis majeurs. La lutte contre le changement climatique est le premier. Nous devons modifier nos modes de production, repenser nos modèles. C’est un impératif. L’objectif, c’est la neutralité carbone, en ayant conscience tout de même que nous sommes confrontés à des injonctions contradictoires : les mêmes qui nous demandent de décarboner leurs produits ne sont pas toujours prêts à changer leurs comportements. Le deuxième défi auquel nous devons faire face est démographique. La France n’est pas un ilot de prospérité isolé du reste du monde. Enfin, le troisième défi est à mon sens démocratique. Cela peut paraître plus théorique pour des patrons, mais il faut s’en inquiéter. Aujourd’hui, la Chine séduit les pays d’Afrique en leur expliquant que notre modèle ne marche plus, à la différence du sien…

Pourquoi le Medef soutient-il la taxe carbone aux frontières ?

C’est effectivement assez rare que le Medef soutienne une taxe… En l’espèce, s’il faut aller vers des productions décarbonées, il faut dans le même temps équilibrer les conditions de production. À quoi servirait de produire, par exemple, des sacs de ciment vertueux mais plus chers ? Personne ne les achèterait et ce serait la double peine, puisque nous importerions plus de produits plus polluants ! Voilà pourquoi le système de taxe carbone nous semble indispensable.

Est-ce la fin de la globalisation ?

Une tendance est au raccourcissement des circuits et à la relocalisation de certaines productions, c’est vrai… au moins pour nos pays européens. Il faut bien comprendre qu’Afrique et Chine au contraire profitent massivement de la mondialisation et n’ont aucune envie que cela change. Il faut se garder des réponses trop binaires.

Le contexte actuel des taux bas voire négatifs ne vous inquiète-t-il pas ?

Un monde où le temps ne vaut plus rien est un monde dangereux. Les taux sont bas au Japon depuis longtemps… et l’économie nippone est atone.

Propos recueillis par Philippe Claret (Éco Savoie Mont Blanc pour Réso hebdo Éco / https://reso-hebdo-eco.com/