Que restera-t-il de l’engouement pour les circuits courts alimentaires ?

Durant le confinement, les circuits courts alimentaires ont connu un grand succès auprès des Français. Avec le retour au quotidien, cette pratique encore très marginale, porteuse d’un nouveau modèle sociétal, retournera-t-elle dans l’ombre ?

La force de l’engouement a pris les intéressés de surprise. «Sur le terrain, dès le début du confinement, tous les systèmes de commande de produits locaux par Internet ont connu un grand succès. Leur activité a été multipliée par deux ou par trois. C’est le cas de structures comme «Bienvenu à la ferme», «La ruche qui dit oui», ou des magasins de producteurs qui disposaient d’un site de drive. Parmi ces clients, il y avait ceux qui faisaient déjà leurs achats en circuit court, mais aussi, de nouveaux», témoigne Éric Lesage, créateur de la plateforme Drivefermiers.fr, qui recense ces derniers en France. À l’occasion du confinement, en effet, favorisée par la crainte de la contagion et le désir de favoriser l’économie de proximité, la vente directe du producteur local au consommateur, les «circuits courts», ont connu un succès sans précédent. Dans toutes les régions, des consommateurs ont  déserté les hypermarchés pour se  rendre dans une ferme voisine acheter des légumes, dans un magasin de producteurs, ou alors, sur un parking qui hébergeait un drive, déjà existant ou mis sur pied pour l’occasion. Autre cas de figure encore, la centaine de Jardins de Cocagne, des structures d’insertion qui proposent des paniers bio, a vu la demande exploser. À Roubaix, dans le drive fermier qui regroupe une trentaine de producteurs dont s’occupe Éric Lesage, «nous avons été obligés d’arrêter de prendre des commandes ! D’habitude, nous avons environ 130 commandes sur six jours. Là, en huit heures, nous en faisions 175, ce qui représente le maximum que nous pouvons servir. Le panier moyen est passé de 45 à 70 euros.» Et en juin, dans un sondage, l’Agence Bio a constaté que près du quart des acheteurs de produits bio avaient opté pour la vente directe, à la ferme, via des AMAP, Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne ou sur des plateformes locales. Le score atteint 37 % en milieu rural. Partout dans le pays, en soutien à ce mouvement, les initiatives ont fleuri, prenant  la forme de nouveaux drives, ou de plateformes plus ou moins sophistiquées, permettant de mettre en relation consommateurs et producteurs.

La période navet-poireau-pomme-de-terre

La  multiplicité des initiatives et l’engouement visible né du confinement ne doit pas faire oublier le caractère encore confidentiel de la pratique des circuits courts. Ceux-ci regroupent des acteurs divers, qui partagent le même souci du local, mais avec des modalités très diverses, selon le modèle de société qu’ils promeuvent ou qui les sous-tend. Ainsi, le réseau des Amap, née en 2001, regroupe 3 500 paysans qui approvisionnent 250 000 foyers, lesquels s’engagent à des achats annuels, afin de garantir un revenu aux agriculteurs. «La Ruche qui dit oui», née en 2011, ne pose pas ces mêmes conditions. Au total, 10 000 producteurs y ont adhéré. Quant à «Bienvenue à la ferme», un dispositif mis en place par l’assemblée des chambres d’agriculture, il concerne 800 producteurs qui, notamment, pratiquent la vente à la ferme. Et enfin, la France compte environ 112 drives fermiers, émanant de collectifs de producteurs variés, d’après la plate-forme d’Éric Lesage. Mais depuis la fin du confinement, en Île-de-France, Bretagne ou Normandie, les témoignages se multiplient, qui vont dans le même sens : après des chiffres d’affaires qui, dans certains cas, ont même doublé durant le confinement, l’activité des circuits courts a baissé en juin. Bref, une partie des Français sont  retournés à leurs habitudes. Mais pas tous. D’après l’Agence Bio, neuf personnes sur dix acheteuses de bio via des circuits courts durant la pandémie, entendent continuer à les fréquenter. Et l’argument du Made in France porte chez un public bien plus vaste que celui des amateurs de bio. Le mouvement se poursuivra-t-il après les vacances ? «Nous espérons que ceux qui sont venus chez nous par obligation auront envie de poursuivre. Je suis optimiste. Aujourd’hui, il n’y a pas une enseigne de la grande distribution qui ne prône l’importance d’avoir des relations avec les producteurs locaux. Quelle que soit la réalité de ces engagements, ils ont vu que le monde est en train de changer», témoigne Éric Lesage. Reste une ultime question : les Français sont-ils prêts à assumer les véritables changements d’habitudes de vie qu’impliquent des circuits courts pour se cantonner aux légumes de saison ? Confinés, Ils ont eu droit à des tomates, fraises et asperges… Et Éric Lesage de s’interroger : «Les consommateurs nous suivront-ils durant la période navet-poireau-pomme-de-terre ?»